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Du deuil psychologique au deuil spirituel
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Dans les
enseignements du Bouddha, on ne parle pas du deuil en tant que tel.
Mais à bien y regarder, il en est sans cesse question. Sachant que le
deuil est intimement lié aux attachements et que les attachements sont
le matériau du cheminement spirituel, le deuil est le quotidien du pratiquant.
Le territoire de l'ego
Nous avons tous en nous un immense potentiel de sagesse (la nature de bouddha) ; notre esprit n'est limité ni entravé par quoi que ce soit, il est comparable à l'espace, à un ciel sans nuage. Cette vaste ouverture n'est pas un grand vide, mais elle regorge de qualités éveillées telles que la compassion, la clarté, la précision...
Ne pas reconnaître ces qualités s'appelle l'ignorance. Celle-ci n'est pas un manque de connaissance, mais un manque de clarté, de lucidité. Etre dans l'ignorance signifie ne pas expérimenter l'esprit et les phénomènes tels qu'ils sont. Nous sommes comme voilés, confus. De ce fait,l'esprit se trompe lui-même et s'identifie à quelque chose de beaucoup plus étroit que ce qu'il est en réalité : c'est la saisie égoïste.
La saisie égoïste nous amène à croire et à nous identifier à quelque chose qui n'a pas l'existence qu'on lui donne. C'est là qu'est le cœur de nos souffrances, la cause de toute l'insatisfaction, le fondement du samsara. Nous croyons existant ce qui ne l'est pas vraiment.
A
partir de la saisie égoiste, de l'idée de " moi je ", le monde
extérieur est perçu comme attirant ou repoussant. Les objets, les êtres,
les situations de notreenvironnement
viennent confirmer l'idée que nous avons de nous-même ou bien nous mettent
en danger. Cela se traduit par des émotions.
Le territoire de l'ego se cristallise dans un corps. C'est à travers les cinq sens que nous percevons l'environnement, ils sont nos fenêtres sur le monde. La parole, elle, nous permet de communiquer, de nommer, de partager ou séparer ; elle participe largement à la solidification du territoire. Enfin, l'esprit est celui qui organise l'ensemble. Il est celui qui connaît, qui perçoit. Du point de vue de la saisie égoïste, il est confus et sa capacité à connaître, à reconnaître est limitée. Bref, un individu dans l'ignorance est un être (fait d'un corps, d'une parole et d'un esprit) en recherche de bonheur mais qui n'en connaît pas les causes réelles. Cherchant le bonheur, il crée des causes de souffrance ; c'est en cherchant à fuir la souffrance qu'il la confirme et lui permet de se déployer.
Et
le deuil dans tout cela ? Le processus du deuil naît de différents
dénis et de l'attachement. La saisie égoïste est faite du déni de la réalité
de l'impermanence. L'idée de la mort, de la fin, du changement est insupportable
au territoire de l'ego qui est fondésur l'identification au solide, au
figé, à une entité.
Nous
sommes tellement fascinés par notre monde, qu'il nous semble être le seul
monde possible. Nous oublions la réalité de l'autre et surtout la réalité
de son impermanence. Nous vivons comme si nous et les autres avions toujours
été là et le serons toujours, nous vivons dans l'illusion de l'éternité.
La mort, la rupture, la perte viennent alors comme une agression. La perte
entre dans notre monde et vient déstructurer notre territoire.
Le processus
du deuil consiste à restructurer un territoire qui n'avait pas prévu l'absence.
La perte (d'un proche par exemple) nous oblige à revoir nos points de
référence, nos attachements, notre relation au monde, à l'autre et à nous-même.
" Ce n'est pas possible ", " Ce n'est pas vrai "… Autant d'expressions
qui montrent combien la réalité de la perte est difficile à accepter,
à intégrer. Le travail du deuil nous fait traverser et rencontrer progressivement
des émotions fortes, récurrentes et parfois nouvelles, que nous éprouvons
après la mort d'un être cher, la perte d'une situation ou l'échec d'un
projet.
Le deuil engendre donc un processus qui remet en question le territoire de l'ego, c'est un processus de déstructuration et de restructuration de l'être. Pourquoi ne pas utiliser ce moment dense de fragilité et de remise en question, pour aller explorer plus en profondeur les mécanismes de l'ego et pousser la remise en question jusqu'à aller vers le deuil de l'ego lui-même.
C'est à ce cheminement que nous invite le Bouddha, et qui demande à être accompagné par un ami spirituel. Faire le deuil de ce "moi je", le deuil de l'illusion ; plutôt que de recréer de nouveaux attachements et s'enfermer à nouveau dans un territoire centré sur "je", pourquoi ne pas utiliser ce temps du deuil afin d'avancer vers plus de générosité, plus d'éveil, plus de lucidité. Le processus du deuil peut alors devenir un processus spirituel. La pratique spirituelle elle-même, par le travail sur les attachements, est une succession de deuils. Approcher le deuil d'un point de vue spirituel signifie remettre le territoire de l'ego en question jusqu'à reconnaître ce qu'il voile, la nature de l'esprit. |